La rédaction pédagogique deviendra-t-elle multiplateforme?
Geneviève Désilets et Paul Bleton
Toute rédaction professionnelle se veut pédagogique. Ce devrait être l’évidence.
Prenez le rédacteur technique: n’écrit-il pas pour que l’on apprenne et retienne? Et le rédacteur publicitaire? Et le rédacteur vulgarisateur? Et le rédacteur relationniste?
Alors, pourquoi ne fait-on pas plus souvent appel à un rédacteur professionnel en matière de transmission écrite d’un enseignement?
Essentiellement par le fait d’une méconnaissance de la complémentarité des compétences; autrement dit, par une sorte de tradition élitiste.
Comme si celui qui est passé maître dans un domaine disciplinaire avait aussi, par quelque grâce d’état, toutes les qualités pour en communiquer le contenu dans un texte écrit.
–> Didactique et pédagogie
Dans le monde du commerce et de l’industrie, l’on a compris depuis longtemps que le succès d’une entreprise dépend d’une bonne répartition des tâches. Le directeur de la production sait que son talent ne le prédispose par pour autant à la réussite en mise en marché.
Pour vendre le produit, il a donc besoin d’un directeur du marketing, lui-même souvent ignorant du procédé de fabrication. «Complémentarité des compétences», avons-nous dit.
Il devrait en être ainsi dans le monde de l’enseignement. Ce n’est pourtant pas acquis.
Ce le sera peut-être en 2020, quand une évolution technique et sociale accélérée obligera les auteurs à se fier, pour transmettre leur message, à un spécialiste de la communication pédagogique.
Cette mutation s’accélérera dans le mesure où la pédagogie deviendra elle-même multiplateforme.
Un spécialiste peut toujours prétendre qu’il sait écrire. Mais quand l’écriture se complétera d’images numériques fixes et mobiles, d’extraits sonores et d’effets spéciaux, il serait bien étonnant qu’il puisse à la fois contrôler le sujet et un média devenu complexe.
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GENEVIÈVE DÉSILETS :
«Ce qui va changer, c’est le médium.»
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Riche d’une maîtrise en études littéraires, Geneviève Désilets occupe aujourd’hui le poste de directrice littéraire à la maison d’édition Art Le Sabord. Elle est également associée à l’Université du Québec à Trois-Rivières où, à titre d’auxiliaire de recherche, elle fournit des outils d’aide en français aux étudiants étrangers.
Geneviève Désilets
Les éditeurs ne peuvent qu’apprécier les ouvrages à dimension pédagogique, comme celui que son entreprise vient de publier sur l’histoire de Trois-Rivières. Car ces publications ont une durée de vie plus longue chez les distributeurs et les libraires.
Les plus véritablement pédagogiques d’entre eux sont présentement ceux où le texte est soutenu d’illustrations, qui prolongent l’information fournie par les mots.
Et en 2020 alors? «Ce qui va changer, c’est le médium.» De quelle façon? Nul ne le sait, tant les choses évoluent vite. Au rédacteur d’être en mesure de s’adapter, le moment venu, en s’initiant aux possibilités pédagogiques qu’offriront les nouveaux développements techniques.
Mais le Nouveau Monde numérique a ses mirages. C’est pourquoi, il s’avérera toujours précieux pour un rédacteur, de baigner dans un environnement intellectuel suffisamment dynamique pour équilibrer, par une prééminence de la culture, la pression des technologies vers un certain «réductivisme» de la pensée.
D’où l’apport non négligeable des maisons d’édition à haute teneur littéraire. Des maisons d’édition qui ont l’Å“il ouvert sur la beauté…
…dans une ville comme Trois-Rivières où les murs sont tapissés de poèmes…
…invitation subtile à se laisser porter par la splendeur des mots.
La stimulation d’un milieu où l’écriture a encore son importance dispose à mettre la technologie au service de l’humanisme et non l’inverse. Trois-Rivières en a fourni de multiples exemples, dont celui de la fort belle initiative Se donner le mot.
–> Se donner le mot
Le rédacteur pédagogique voit donc poindre un avenir souriant. Trop souriant peut-être. Car un obstacle majeur subsiste. Dans un ouvrage pédagogique, y a-t-il place pour deux auteurs, l’un centré sur le contenu, l’autre sur la présentation?
Par définition, l’ouvrage pédagogique s’appuie sur deux compétences. On ne peut demander à un scientifique d’être aussi un auteur littéraire, ni à un rédacteur de posséder un doctorat en tout.
Or, si le rédacteur connaît bien ses limites, le spécialiste du contenu n’accepte pas toujours qu’il a besoin souvent d’être épaulé par ce spécialiste de l’écriture.
Et s’il le reconnaît, il n’est pas dit que l’éditeur acceptera d’assumer les frais de deux auteurs plutôt qu’un. À moins qu’il ne leur demande de se partager l’unique cachet!
Il n’y a qu’un moyen de faire sauter cet embâcle: montrer la «valeur ajoutée» qu’entraîne toujours un piano à quatre mains. Cette valeur ajoutée, se traduit chez le lecteur par (1) un intérêt plus vif au texte, (2) une meilleure disposition à apprendre, (3) une aptitude accrue à assimiler la matière.
Si un établissement se donnait comme seul but de s’assurer que tout l’enseignement prévu au programme soit bien fourni, il pourrait s’en tenir à un ouvrage austère aux lourdes subdivisions (du genre: «II – C – 3 – d» ou «4.12.8.7»).
Mais puisqu’il veut aussi s’assurer du progrès des étudiants dans la totalité de leur personnalité, il y a une place toute trouvée pour un rédacteur professionnel, qui mettra un peu d’«humain» dans la discipline enseignée, ce qui en facilitera l’intégration chez le lecteur.
Geneviève Désilets est loin d’être assurée que, dans les conditions présentes, cette symbiose entre enseignant et rédacteur soit bien reconnue en milieu universitaire. Il y a encore beaucoup de sensibilisation à faire, croit-elle.
Et vous qu’en pensez-vous? Y serons-nous en 2020?
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PAUL BLETON :
«Il faudra apprendre à innover, comme on l’a fait pour l’enseignement à distance.»
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Professeur en sciences humaines à la Téléuniversité, Paul Bleton en est à la 5e édition du manuel Maîtrise du français écrit qu’il a rédigé à l’intention de ses étudiants. Spécialisé en analyse de la littérature populaire, du roman d’espionnage, du roman de guerre et du western, on lui doit notamment:
– Le western, histoire d’une fascination, Encrage, 2002,
– Le Vagabond stoïque, (avec Mario Poirier), PUM, 2004,
– Lignes de fronts : le roman de guerre dans la littérature africaine (avec Désiré Nyela), PUM, 2009.
Paul Bleton
Son intérêt va au-delà de la langue. Dans le cours PHI 2015 Pensée critique et argumentation il aide l’étudiant à développer une pensée personnelle à travers l’acquisition de compétences argumentatives.
Là où ses deux spécialités se rejoignent c’est dans l’approche pédagogique, centrée sur l’enseignement à distance, que la Téléuniversité a mise au point, il y a quarante ans. La rédaction de textes pédagogiques y occupe une place majeure. Voici ce qu’en pense Paul Bleton.
Pour se substituer convenablement à l’enseignement en salle de cours, l’ouvrage doit refléter la nature du sujet traité. S’il s’agit d’un cours d’initiation pratique, fondé sur la répétition de la matière jusqu’à ce que l’étudiant la maîtrise suffisamment, le manuel multipliera les exercices et le fera en progression, tout comme un professeur en classe.
Pour un cours devant pousser à la réflexion, l’auteur commencera par réfléchir lui-même, comme s’il avait encore tout à apprendre. Il fera le tour du sujet, se souvenant du processus qu’il avait suivi la première fois qu’il l’a rencontré, puis en reconstruira les étapes.
Dans un cas comme dans l’autre, il se demandera évidemment si la progression des idées convient bien aux cerveaux auquel le document est destiné. Car, la génération présente a été habituée à penser avec la logique d’Internet, différente sur plus d’un point de celle de Descartes.
En outre, il multipliera les rapprochements par le recours au multimédia. «Quand on enseigne à distance, on peut se permettre de proposer des choses que les collègues en salle de cours n’ont ni le loisir ni les moyens d’offrir à leurs étudiants.»
–> Quelques facettes moins connues de la rédaction pédagogique
Où en sera-t-on en 2020? Pour Paul Bleton, si le rédacteur pédagogique s’avère présentement utile, il deviendra bientôt incontournable, car «il faudra apprendre à innover, comme on l’a fait pour l’enseignement à distance».
Les professeurs ne pourront bientôt plus suivre la technologie. Ils devront s’en remettre à des spécialistes de la communication médiatisée.
C’est déjà fait pour les documents audiovisuels où les exigences de scénarisation sont depuis longtemps reconnus. Pour les versions Internet, aussi, certains enseignants commencent à percevoir leurs limites.
Même pour la simple adaptation écrite d’un enseignement oral, il faut savoir que les lecteurs contemporains ont des attentes que ceux d’hier n’avaient pas. Ils sont désormais rebelles au style savant, aux références démodées, aux paragraphes interminables.
Et que dire du multiplateforme vers lequel on se dirige?
En publicité, on n’imaginerait pas des présentations graphiques différentes selon que les messages sont publiés dans des journaux, dans des magazines, à la télévision ou sur le Web. Il faut une unité d’approche pour une convergence de la compréhension. Il n’en est pas autrement en pédagogie.
À cet égard, on s’en va même vers une fonction d’éditeur, auquel se référeront un spécialiste du contenu (le professeur) et un spécialiste de la relation communicationnelle (le rédacteur multimédia).
Pour l’instant «nous sommes dans une période de perplexité». Les outils de transmission de l’information évoluent plus vite que nous ne pouvons les assimiler.
Même le rythme de croissance du savoir nous échappe: les dix métiers les plus recherchés en 2010 n’existaient pas en 2004; la moitié de ce qu’on apprend au début d’un cours technique est dépassé au moment où on le termine.
Pour faire le compte, ajoutons que la capacité de concentration des gens d’aujourd’hui se rétrécit constamment à cause du flux d’information à intégrer et que la hiérarchie traditionnelle des données culturelles est complètement bouleversée.
Le rédacteur pédagogique doit donc apprendre à se concevoir comme un architecte de la communication. Son mandat: que le message parvienne au destinataire, par une voie ou une autre.
Une spécialité à peine née. Que de défrichage en vue!

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