La rédaction technique se donnera-t-elle de nouveaux outils?
Nicolas Gendron et Éric Plourde
La rédaction de type technique est l’un des domaines les plus spontanément associés à la profession de rédacteur. Les deux tiers des offres d’emploi que reçoit la SQRP relèvent de ce secteur.
Est-ce à dire que cette activité est en plein essor? Pas si sûr.
Il est possible, tout simplement, que les employeurs pensent moins à s’adresser à la SQRP pour d’autres spécialités de rédaction, comme la publicité, les relations publiques, l’administration ou la vulgarisation scientifique, pour lesquelles plusieurs portes d’entrée sont accessibles.
Alors que, pour la rédaction technique, la SQRP est à peu près le seul organisme relais, depuis qu’elle a pris la relève de la section rédaction de l’ancienne Société des traducteurs, en 1993.
Que ce secteur rédactionnel soit en perte de vitesse, menacé par le tout Internet, plusieurs signes tendent à le démontrer. C’est particulièrement inquiétant au Québec où l’omniprésence de l’anglais risque de transformer le rédacteur technique en simple adaptateur.
Ce n’est pas qu’un bon rédacteur technique ne soit pas essentiel aujourd’hui autant qu’hier. Qu’on lise certains documents d’accompagnement: l’on en sera vite convaincu. Le manque de structure et de logique y est souvent flagrant, tout autant dans les notices écrites que dans le segment «aide» des logiciels.
Textes rédigés de tout évidence à la va-vite, comme si on voulait se débarrasser d’une tâche dépassée, à une époque où l’on préfère laisser sa pensée s’organiser toute seule, par intuition, plutôt que par un rigoureux processus déductif.
Nos deux invités d’aujourd’hui ont bien perçu les écueils qui menacent la profession. Pour eux, la rédaction technique, en général, et la québécoise, en particulier, ont besoin de nouveaux outils si elles veulent retrouver, d’ici 2020, le rang qui était le leur il y a vingt ans.
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NICOLAS GENDRON :
«La place du logiciel, d’ici quelques années, ce sera presque cent pour cent.»
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L’homme multitâche, le voici. Il s’appelle Nicolas Gendron. Salarié à temps partiel, autonome le reste du temps, chargé de cours à l’Université de Montréal, le soir. Il offre principalement ses services de rédaction technique dans les domaines de l’ingénierie et de l’informatique.
Nicolas Gendron
L’Éducation permanente où il enseigne est particulièrement propice à la formation en rédaction technique. En effet, les étudiants qui y viennent ont généralement reçu une bonne initiation à la langue dans un autre cours ou un autre programme. Ou tout simplement à travers une longue expérience professionnelle.
C’est bien là la raison d’être première d’une formation dite continue, permanente.
–> L’Éducation permanente à l’Université de Montréal

Nicolas Gendron a longuement observé le marché québécois. Pour conclure que la part de la rédaction technique y a beaucoup reculé depuis l’époque florissante des années quatre-vingt. Au point où certains vont jusqu’à prétendre que les blogueurs vont la tuer.
Les blogueurs? Oui. Ils réagissent à un produit déjà sur le marché, commentent après coup, lors même qu’on n’a pas demandé leur avis. Ce sont des critiques intraitables et sans attaches commerciales. On les écoute donc comme des oracles. Surtout qu’ils ne coûtent rien.
Alors que le rédacteur professionnel, lui, est associé à la mise au point du produit, dès l’origine. Il reflète une volonté de qualité… mais contribue aux frais de production.
Prenons le cas d’un nouveau logiciel. Vaut-il mieux multiplier les versions bêta et les mises à jour sous la pression des utilisateurs ou faire un produit de haut niveau du premier coup? Pour répondre à cette question il suffit de lire toutes celles que Nicolas Gendron demande aux rédacteurs techniques consciencieux de se poser avant de commencer à écrire.
La rédaction technique porte sur les documents d’accompagnement d’un produit. Leur objectif ultime: aider l’usager à tirer pleinement parti des possibilités de l’appareil.
Ces textes suivent pas à pas les diverses fonctions de l’objet étudié, de façon telle que l’utilisateur puisse s’y retrouver aisément. Vous êtes bien heureux d’avoir ce genre de livret dans votre voiture quand un voyant rouge s’allume soudainement sur le tableau de bord.
Même si, aujourd’hui, l’information est présentée de plus en plus souvent sur des écrans, encore faut-il qu’un rédacteur technique ait préparé le texte qui s’y affichera.
Et encore ce rédacteur devra-t-il bien savoir que rédiger en mode audiovisuel diffère quelque peu de l’approche papier et qu’un document d’accompagnement en DVD n’est pas une transcription mais une adaptation.
Ce n’est pourtant là que le début de l’évolution en cours; car l’informatique a dépassé l’étape du logiciel client. Elle est désormais partout. Ainsi, les manettes mécaniques des appareils cèdent-ils progressivement la place à des boutons actionnant des programmes qui font eux-mêmes les réglages.
Comme l’usager a moins besoin de savoir comment fonctionne sa machine, le rédacteur technique voit régresser ses tâches traditionnelles. Sa perspective change; il se met dorénavant dans la peau du fabricant plutôt que dans celle du client.
Il écrit pour que, face à un problème, le programme informatique soit en mesure de poser les gestes qu’on attendait précédemment du consommateur. «La place du logiciel, d’ici quelques années, ce sera presque cent pour cent.»
En attendant la prochaine avancée. «Peut-être que d’ici 2050, il y aura assez d’intelligence dans l’appareil, pour que celui-ci comprenne ce que j’attends de lui, uniquement au son de ma voix», rappelle Nicolas Gendron. «Mais tant qu’on n’aura pas atteint ce degré de sophistication, je devrai comprendre la machine, plutôt que la machine me comprenne.»
C’est dire qu’il y aura, pour de nombreuses années encore, une croissance de la rédaction technique. Mais désormais de plus en plus médiatisée par le logiciel.
Il y a aussi une fonction marketing à la rédaction technique, ajoute monsieur Gendron. En effet, pour qu’un appareil se vende bien, il faut que les consommateurs l’apprécient. Ce qui suppose une documentation bien faite.
Or, le Québec, avec son cadre culturel particulier, exige des textes reflétant sa mentalité. D’où la place considérable qu’y prend la «localisation» (adaptation d’une information au lieu où elle sera utilisée).
C’est pourquoi le rédacteur technique de 2020, tout autant que celui de 1980, s’assurera d’être sensible à une convivialité adaptée à notre cadre social. Il aura cette idée constamment présente au moment d’écrire pour la clientèle.
On peut donc dire avec Nicolas Gendron que le rédacteur technique a encore de beaux jours devant lui, à la condition d’évoluer avec la technologie. En attendant que la machine devienne autonome, en 2050.
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ÉRIC PLOURDE :
«Ne pas se sur-spécialiser dans un seul domaine.»
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Voici un autre homme à tout faire. Chargé de cours à l’Université du Québec en Outaouais, sa principale tâche en est toutefois une de praticien. En traduction informatisée.
Le cours qu’il donne à l’UQO, TRA1323 – Traduction technique et scientifique, est particulièrement utile du fait qu’une bonne partie du travail d’un rédacteur technique est associée à des tâches de traduction. Dans la présente réflexion il montre bien le défi que pose la prééminence de l’anglais en matière scientifique tout autant que technique.
Éric Plourde
Chez les scientifiques, la langue anglaise, d’abord britannique, puis américaine, est dominante depuis deux cents ans. Au cours du dernier demi-siècle, elle a virtuellement chassé les autres idiomes majeurs en science, comme l’allemand, le russe ou le français, pour devenir hégémonique.
La raison en est, rappelle Éric Plourde, que, pour simplement être lu et pouvoir échanger ensuite ses connaissances, le savant, quelle que soit son origine, doit absolument publier en une langue commune, l’anglais jouant désormais le rôle de «lingua franca».
Ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose. N’est-ce pas de cette façon – en traduction – que les Arabes de la péninsule ibérique ont autrefois conservé le savoir des Grecs qui, autrement, aurait été perdu?
Un risque majeur subsiste néanmoins. Comme la traduction se fait de plus en plus dans un seul sens, la langue traduite perd chaque jour un peu plus de son prestige face à l’autre.
De sorte que, tout en s’adressant spécifiquement à un auditoire de langue française, un auteur rédigera souvent ses travaux en anglais dans l’espoir qu’ils haussent sa cote dans l’échelle internationale des publications.
Le même défi linguistique se pose pour la rédaction technique. L’anglais est partout, constate Éric Plourde; sa connaissance s’ajoute impérativement aux nombreuses autres exigences requises pour devenir rédacteur technique.
Y a-t-il quand même un avenir pour une rédaction technique originale en français au Québec? Hormis certaines entreprises majeures (de la taille, par exemple, d’Hydro-Québec), qui conçoivent leurs propres logiciels, le marché est plutôt limité.
Car dans sa vie économique, le Canada n’a jamais dépassé le modèle colonial. Qu’est-ce à dire? Que, même quand les matières premières, la main-d’Å“uvre et la production industrielle sont locales, la conception se fait le plus souvent ailleurs. En conséquence, les outils qu’il faut inventer pour fabriquer le produit sont également étrangers.
Forcément, les guides d’utilisation et autres documents requis pour le bon fonctionnement de ces outils sont d’abord rédigés dans la langue du siège social, le plus souvent l’anglais.
Par la loi de la facilité, les utilisateurs de ces guides, même si leur langue maternelle est le français, finissent par réclamer que tous les documents qui leur sont fournis soient rédigés en une seule et même langue. À cet égard, même sous l’empire de la loi 101, l’anglais part gagnant.
Cette contrainte reconnue, les rédacteurs techniques ne doivent pourtant pas baisser les bras. Il y aura du travail pour eux en 2020 s’ils savent faire preuve de créativité.
Créativité pour expliquer un mécanisme technique? Oui, oui! Pas dans l’objet étudié, sans doute, mais dans la façon d’en traiter en contexte québécois.
«Se mettre à la place de la personne qui lira le texte»: telle sera donc toujours la consigne fondamentale de la rédaction professionnelle, même en matière technique.
Pour les aider à mettre toutes les chances de leur côté, Éric Plourde soumet quelques conseils aux futurs rédacteurs:
1. «Ne pas se sur-spécialiser dans un seul domaine» (ex.: médecine nucléaire, industrie du zinc, horlogerie électronique), mais voir assez large pour passer aisément d’un domaine principal à un autre qui lui est connexe. À titre d’exemple, imaginons une compétence progressive qui irait de la médecine aux produits pharmaceutiques, puis à l’hygiène publique, puis aux services sociaux, tous sujets reliés.
2. «Ne pas s’attendre à un flux considérable de contrats dès la première année.» Prévoir plutôt des temps morts et accepter cette alternance. D’où l’importance d’organiser son temps et de constituer des réseaux de pairs.
3. «Ne pas considérer ses textes comme un produit fini.» Il seront toujours à parfaire. C’est une condition essentielle pour toute création originale.
Ces exigences respectées – et malgré la pression de l’anglais –, il sera possible de maintenir, aussi loin qu’on puisse voir dans l’avenir, un noyau de rédacteurs techniques auxquels on aimera faire appel parce que leurs textes porteront cette signature québécoise que personne d’autre ne peut imiter.
Il ne faudra toutefois jamais omettre de se mouler aux technologies en émergence. C’est ce qu’on a appelé, dans cette enquête, «se donner de nouveaux outils».
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La rédaction technique se donnera-t-elle de nouveaux outils?
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