La vulgarisation scientifique exigera-t-elle qu’on soit savant?
Nathalie Kinnard et Linda de Serres
Dans cette planète scientifique devenue si complexe qu’il est impossible de tout savoir, chaque domaine de connaissance possède sa logique, son jargon, ses clefs, ses outils.
Le savant d’une discipline différente, même voisine, n’y a pas accès. Tous ces mondes sont clos sur eux-mêmes.
Cet isolement est pernicieux. Pour qu’un savoir global progresse, il faut, au contraire, multiplier les passerelles.
Au sommet: des sages qui feront voir la convergence des divers sentiers de l’intelligence. À la base: toute une population en quête d’initiation, d’érudition, de culture scientifique sans frontières.
C’est au confluent du savoir établi et du goût de connaître que le vulgarisateur scientifique apportera un concours irremplaçable. Pourquoi lui? Parce que lui seul s’est professionnellement entraîné à accorder la priorité au destinataire.
–> Cibler correctement le public
Il s’agit là d’une contribution essentielle au déploiement scientifique. Une science qui ne se propage pas dans toutes les couches de la population devient vite une discipline sectaire. C’est pourquoi elle a besoin de rédacteurs professionnels pour rayonner.
Ceux-ci doivent-ils être eux-mêmes hautement spécialisés? Lisez ce qui suit, puis donnez votre avis.
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NATHALIE KINNARD :
«Les chercheurs sont en train de découvrir l’importance de la vulgarisation.»
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Rédactrice scientifique, Nathalie Kinnard vulgarise une science en émergence encore mal connue, à L’Institut canadien pour les innovations en photonique. Elle partage aussi son enthousiasme avec les étudiants de l’Université Laval où elle s’est vu confier le cours FRN 3200 – Vulgarisation scientifique.
Nathalie Kinnard
Vulgariser, Nathalie Kinnard en exerce le métier par la voie de bulletins, de dépliants pour kiosques d’exposition, de résumés de textes techniques. Également à travers un site Web, pour le grand public, et l’Intranet, pour les gens du milieu.
–> Vulgarisez la photonique !
Selon ce que lui a révélé l’expérience, l’avenir de la vulgarisation scientifique s’annonce rose. Les médias s’y intéressent plus qu’autrefois et multiplient les chroniques. Les journaux ont leur «colonne» scientifique régulière; les radios, leur «capsule». Ces propos touche-à -tout maintiennent l’intérêt du grand public.
Pour le vulgarisateur, l’essentiel de la tâche est pourtant ailleurs. Car «les chercheurs sont en train de découvrir l’importance de la vulgarisation», au point de réclamer le concours de rédacteurs spécialisés.
Tout part d’une intention bien terre-à -terre: pour améliorer ses chances de décrocher une subvention, le savant doit s’exprimer avec des mots que les fonctionnaires comprendront. Le résumé «en langage accessible» que préparera un rédacteur compétent fera souvent la différence entre un oui et un non.
Ce n’est pas tout, précise madame Kinnard. La notoriété que les universitaires acquièrent quand un rédacteur les aide à s’exprimer en termes familiers dans les médias donne un bon coup de pouce à leur carrière.
C’est pourquoi, précise-t-elle, «les chercheurs ressentent de plus en plus l’importance de faire passer leur message dans la population en le vulgarisant.» Cette tendance ne pourra aller qu’en croissant avec l’omniprésence d’Internet.
Une fois acquis à l’idée que la vulgarisation de ses travaux ne constitue pas un rabaissement, mais plutôt une mise en relation, le chercheur ne trouvera ensuite que des avantages à suivre cette piste. Le vulgarisateur l’épaulera en lui répétant constamment la même question: «Quel public précis cherchez-vous à joindre?»
À quoi – demain autant qu’aujourd’hui – reconnaîtra-t-on un bon vulgarisateur? Nathalie Kinnard: «Être capable de se mettre dans la peau de quelqu’un qui ne connaît pas le sujet.» En pratique: exploiter judicieusement la comparaison, l’exemple, l’illustration.
–> La science rendue accessible
Et comment décèlera-t-on qu’on a les aptitudes requises? Madame Kinnard résume ainsi les quatre exigences du métier:
1 – français de qualité: le vulgarisateur n’aura pas seulement une syntaxe correcte, mais plus encore un style qui suscite et maintient l’intérêt;
2 – vaste bagage culturel: le vulgarisateur sera en mesure de faire le lien entre diverses disciplines et plusieurs niveaux d’érudition;
3 – vive curiosité: le vulgarisateur trouvera du plaisir à s’intéresser à tout, de sorte que la traduction d’un sujet difficile en mots simples prendra pour lui l’allure d’un jeu;
4 – facilité à expliquer : à la manière d’un journaliste, le vulgarisateur se plaira à faire comprendre en termes courants l’arrière-plan des nouvelles.
Si les gens s’intéressent à la manière dont il sait résumer une situation, si leur attention se maintient, il pourra conclure qu’il a la bosse du rédacteur scientifique.
Avez-vous quelques idées supplémentaires pour poursuivre cet exposé?
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LINDA DE SERRES :
«Le futur vulgarisateur scientifique de talent aura, comme Arcimboldo, un esprit savant.»
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Présentons d’abord Arcimboldo. Ce peintre italien du 16e siècle, surréaliste avant l’heure, composait des têtes en assemblant des plantes et des légumes. On sait moins qu’il était également versé en architecture, en musique et en botanique. Par la variété de ses connaissances, il symbolise le vulgarisateur scientifique de demain.
Présentons maintenant Linda de Serres. Elle enseigne depuis 1995 au Département de lettres et communication sociale de l’Université du Québec à Trois-Rivières.
Linda de Serres
Systématique, elle ouvre la conversation par une définition de la vulgarisation scientifique, celle qu’elle a trouvé dans Antidote: «mettre des connaissances techniques et scientifiques à la portée du grand public.»
À cet égard, elle a multiplié les rapports de recherche, les travaux en commandite et les causeries savantes. Elle a aussi étudié les vulgarisateurs de talent, tels:
• Jean-Marie De Koninck, mathématiques
• Hubert Reeves, astrophysique
• Albert Jacquard, génétique
• Julie Payette, ingénierie spatiale
• Fernand Seguin, biochimie
• Daniel Pinard, sociologie
• Jean Abitbol, médecine
Elle connaît particulièrement bien ceux issus de la Mauricie:
• l’historien Jacques Lacoursière,
• le chef d’orchestre Jacques Lacombe,
• le théologien et musicien (Mgr) Claude Thompson,
• la botaniste (Sr) Estelle Lacoursière.
À cela elle ajoute les multiples publications et activités à l’intention des jeunes, comme Les petits débrouillards, Expo-Sciences ou Sciences en folie.
Dans ce château fort de la langue que constitue, à Trois-Rivières, le pavillon Ringuet de l’UQTR, Linda de Serres sait donc l’importance de la vulgarisation et en connaît toutes les techniques.
Le pavillon Ringuet de l’UQTR
Elle n’a pas de peine à imaginer le profil du vulgarisateur de 2020. Dans dix ans, affirme-t-elle, il y aura un tel enchevêtrement interdisciplinaire que «plusieurs décideurs seront dépassés par les renseignements à traiter ou à mettre en relation.» Ils devront alors faire appel à un débroussailleur.
«La vulgarisation scientifique sera, plus que jamais auparavant, une nécessité absolue dans la mesure où un humain ne peut à lui seul être expert dans moult champs de connaissances.»
(1) Quel sera le marché du travail en 2020? «Les parcours professionnels seront moins verticaux qu’horizontaux: multicompétence plutôt que surspécialisation.»
(2) Quels seront les domaines à l’avant-plan? «L’humain sera au cœur des préoccupations : santé, environnement, éducation, éthique, hédonisme.»
(3) Quels seront les secteurs en développement? «Ces secteurs n’existent même pas aujourd’hui: amnésiste, réparateur d’implants sous-cutanés, euthanologue…»
Linda de Serres insiste sur l’éclatement de la culture scientifique, déjà manifeste, mais destiné à faire bientôt sauter les barrières disciplinaires. Dans dix ans, «le futur vulgarisateur scientifique de talent aura, comme Arcimboldo, un esprit savant.»
Dans les vingt précieux conseils qu’elle donne aux futurs vulgarisateurs, elle souligne l’importance d’être en mesure de naviguer à l’aise entre des domaines en apparence non reliées:
• chimie-langues-droit,
• médecine-mathématiques-musique,
• psychologie-physique-histoire,
• santé-éthique-environnement,
• hédonisme-éducation-nanotechnologie.
–> Vingt conseils aux futurs vulgarisateurs
Sa conclusion: dans dix ans le rédacteur scientifique sera lui-même, sinon un savant breveté, tout au moins un émule d’Arcimboldo. Ainsi la vulgarisation s’annonce-t-elle comme une spécialisation difficile mais prometteuse pour le rédacteur professionnel. 2020 n’est pas si loin, après tout.

février 3rd, 2010 à 9 h 43 min
Il faut être suffisamment savant pour bien maîtriser la discipline. Einstein disait que si vous ne pouvez expliquer un concept à un enfant de six ans, c’est que vous ne le maîtrisez pas. Être suffisamment savant pour séparer le bon grain de l’ivraie dans ce qui se retrouve dans l’Internet, particulièrement dans les wikis. Enfin, on n’insistera jamais assez sur la transparence et la rigueur, qualités qui forcent la compréhension. Voir à ce sujet l’ouvrage de Jacques Duron, « Langue française, langue humaine », (Larousse, 1963) qui cite une page de Pasteur, écrivant à Napoléon III pour lui demander des subsides destinés à l’agrandissement de son laboratoire en lui expliquant les causes de la fermentation. Un bijou de clarté.