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La rédaction professionnelle sauvera-t-elle l’écriture?

Jean Dumas rencontre

Dany Brown et Bertrand Labasse

L’écriture a envahi les musées. Est-ce à dire qu’elle appartient désormais au passé?

Ne sautons pas trop vite aux conclusions; mais constatons que le texte soigné a perdu une partie de sa fonction traditionnelle de communication au profit de moyens plus rapides.

Le courrier est mort, vaincu par le courriel, lui-même mis à mal par la messagerie texte; autant d’outils où la qualité de l’écriture n’intéresse plus personne.

–> La professionnalisation de l’écriture

Essoufflés par la nécessité d’aller de plus en plus vite, les gens ont perdu beaucoup d’intérêt pour une langue soutenue. Mais tout n’est pas perdu. La porte est encore entrouverte.

Le défi n’est plus de bien communiquer l’information, mais plutôt de savoir comment la rendre pertinente. Les phrases bien faites prendront alors leur revanche.

C’est peut-être ainsi que le rédacteur sauvera l’écriture.

DANY BROWN :

«Le texte est une composante d’exposition au même titre que les autres éléments.»

Le bâtiment ancien derrière Dany Brown est la Maison Estèbe, une relique du régime français (1751) désormais intégrée au Musée de la civilisation, à Québec. Il tranche avec la façade futuriste du musée pour témoigner de l’enracinement culturel de l’institution.

Dany Brown Dany Brown

Cette rencontre entre passé et avenir, Dany Brown la vit quotidiennement à son double titre de chargé de projet pour le musée et de responsable du cours FRN 2211 Textes muséologiques, à l’Université Laval.

–> Dany Brown et le Musée de la civilisation

L’écriture soignée a quitté la sphère privée pour se réfugier chez les gardiens de la tradition. Alors qu’on l’évacue de la vie courante, on lui redonne ici son rôle de véhicule de l’âme collective.

On n’imaginerait pas d’activité muséale sans contribution de l’écriture. «Le texte est une composante d’exposition au même titre que les autres éléments», qu’il s’agisse de l’éclairage, de la musique ou de la présentation scénique.

Les mots soutiennent les pièces exposées, comme si ces pièces elles-mêmes prenaient la parole.

Or, si l’on exclut l’étiquette accolée aux pièces et le générique final, tous les écrits font appel à un rédacteur «professionnel». Pourquoi? Parce qu’il faut un talent particulier pour trouver le ton juste dans le cadre précis d’une exposition à leitmotiv.

Ce «professionnel» intervient à la source. Dès le titre de l’exposition qui, grâce à des expressions vibrantes, s’inscrira dans l’imaginaire du visiteur.

À votre insu, il vous fera partager, au moment de franchir la porte, l’angle de vision proposé par le conservateur ou le commissaire.

Vous ne le verrez jamais, mais il sera partout dans la salle, assurant de nombreux niveaux de lecture: titre de section, exposés thématiques, textes didactiques, documentation d’appoint, support à l’interactivité et à l’audiovisuel, catalogue.

IMG_2131 Masque papou

–> Le masque muet

Ses textes sauront s’adapter au contexte de l’exposition. Ainsi ne les rédigera-t-il pas de la même façon, selon que l’exposition s’adressera au public familial de Tintin ou aux visiteurs érudits de Or des Amériques.

Cette spécialisation de l’écriture est si exigeante qu’il faut parfois faire appel à des rédacteurs différents pour une information écrite ou sonore (audioguide), descriptive ou lyrique ou encore faite pour être lue avant, pendant ou après la visite.

Car chaque portion de texte qu’on trouve dans les musées doit être autoportante. Ainsi placera-t-on toujours au premier paragraphe l’élément le plus important à retenir d’une pièce affichée, devinant que nombre de promeneurs ne poursuivront pas la lecture au-delà.

Or, seul un rédacteur compétent – habitué à écrire en fonction d’un public bien ciblé – est en mesure d’imaginer ainsi, à l’avance, le comportement des visiteurs devant les textes.

C’est ce qui amène Dany Brown à conclure: «On aura toujours besoin de rédacteurs.» Sans manquer d’ajouter: «Le texte doit toujours être mis en rapport avec ce qui est présenté. Même les phrases isolées qui ornent parfois les murs visent une mise en contexte.»

De nouveaux outils ne manqueront d’ailleurs pas de faire appel au rédacteur de 2020: niveaux multiples de parcours, catalogues virtuels, interaction plus poussée encore avec les visiteurs.

Ainsi l’écriture noble, qui déserte la vie privée (comme le montrent les résultats décevants des étudiants aux tests de français), reprend ses droits dans les lieux publics, au premier chef, les musées. La survie de l’écriture tiendrait donc au fait qu’elle serait devenue professionnelle.

BERTRAND LABASSE :

«Une surabondance d’information se paie au prix d’un déficit d’attention.»

Ouvrez le principal ouvrage de Bertrand Labasse, Une dynamique de l’insignifiance: les médias, les citoyens et la chose publique dans la société de l’information. D’un coup d’œil, vous saisirez les grands thèmes qui ont animé sa carrière.

Il les reprend désormais au Département de français de l’Université d’Ottawa, dans le cadre du cours FRA3548 Écriture et information. Et le fait en termes simples, déclarant d’emblée qu’un texte ne peut être considéré comme bien écrit que s’il «génère du sens pour le lecteur».

Autrement dit, si le destinataire le trouve pertinent «pour lui». Ce qui est un changement de polarisation par rapport à la façon traditionnelle d’écrire.

Bertrand Labasse Bertrand Labasse

Car les règles ont connu une mutation depuis que l’information est partout. À l’époque où elle était rare, le citoyen était assoiffé de savoir. Aujourd’hui, il ne prend même pas la peine d’allonger la main vers un journal gratuit.

Or, ce qui semble gratuit coûte forcément quelque chose quelque part. L’information qu’on n’a pas demandée a son prix: «Une surabondance d’information se paie au prix d’un déficit d’attention.»

En effet, il ne suffit plus que le lecteur parcoure sans peine le flot de signes typographiques dont est constitué un paragraphe, ni qu’il soit en mesure de déchiffrer la structure syntaxique des phrases, ni même qu’il puisse comprendre sans effort ce que le rédacteur a voulu lui dire.

Il faut qu’il ait le goût de préférer le texte qu’il a devant les yeux aux cent autres sollicitations qui l’environnent, cherchant toutes à accaparer son cerveau.

Devant cette «crise de l’attention», l’on sera parfois tenté de simplifier les messages à l’extrême, comme si les gens avaient perdu une partie de leur intelligence. Mais ce n’est pas du tout le cas, comme Bertrand Labasse l’enseigne dans ses cours.

La classe du professeur Labasse

La classe du professeur Labasse

Il suffira qu’on rende l’information «signifiante» pour que l’ado qui, d’habitude, n’ouvre jamais un livre se tape en trois jours les centaines de pages d’Harry Potter.

D’ici 2020 on peut imaginer que l’offre d’information poursuivra sa courbe exponentielle. Mais aussi penser qu’elle s’affaissera plutôt, face à l’incapacité du citoyen à en absorber plus.

Les gens ne retiendront plus alors que les propos «qui ont du sens pour eux». À ce moment-là, au lieu de se demander : «Est-ce que le lecteur va me comprendre?», le rédacteur devra penser son texte autrement: «Est-ce que les gens auront simplement envie de savoir ça?»

Pour stimuler l’intérêt il faudra donc «problématiser» l’information, c’est-à-dire faire que les gens la voient comme un problème qu’ils auraient à résoudre.

Pour ce faire, on usera abondamment d’allégories et autres figures de style où ils se reconnaîtront. Les symboles seront plus efficaces que l’exposé aride des faits, car «comprendre, c’est voir dans sa tête.»

–> Un exemple

Au siècle de l’image, le rédacteur doit donc être en mesure de susciter des images mentales pour que le destinataire de ses textes se transforme en lecteur intéressé. Il a le fardeau de la preuve. Jamais il ne dira: «Les gens sont bêtes», mais plutôt: «À moi de les stimuler; comment y parviendrai-je?»

Tel est le défi que lance Bertrand Labasse pour 2020. Et voilà comment, pour lui, une nouvelle approche de la rédaction professionnelle sauvera l’écriture.

La rédaction professionnelle sauvera-t-elle l’écriture?

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8 réponses

  1. Hélène Roy

    La qualité de l’écriture est en péril en raison de cette dictature de la rapidité qu’on nous impose. Parmi ses effets pervers, une mauvaise communication résultat d’un manque de clarté ou de précision et une langue qui s’abâtardit. Le rédacteur professionnel a donc un double défi à relever : écrire pour générer « du sens pour le lecteur » et partager le plaisir d’un texte bien écrit.

  2. Anne-Marie Trudel

    « Problématiser l’information » ou « éveiller l’attention du lecteur » sont des stratégies qui collent bien à l’enseignement au primaire et au secondaire : apprendre en jouant. Efficaces pour faire passer le message, elles comportent toutefois le danger de réduire l’effort de compréhension qu’exige le « texte classique », moins imagé. Mais si ces nouvelles formes d’écriture plus ludiques assurent en partie la survie du texte de qualité, alors adoptons-les. Sinon, le « texto » deviendra la norme, et la rapidité avec laquelle nous devons rédiger, réviser et corriger n’en sera que plus « vitaminée ».

  3. Phil Gari

    On parle pour se faire comprendre immédiatement. L’orthographe importe peu. On écrit pour être lu maintenant et plus tard, d’où l’importance d’être précis et concis.L’avenir du rédacteur professionnel réside dans sa capacité de motiver son lecteur en utilisant des techniques nouvelles…

  4. Dupont/Dupond

    Il y a de quoi être perplexe.
    Non pas devant ce texte mais face à la question soulevée.
    Oui, bien sûr, elle se pose.
    Et s’impose même.
    Mais elle peut aussi susciter des réactions contradictoires.
    C’est vrai que la “belle écriture” a perdu beaucoup de son importance.
    Ou même de sa pertinence?
    Mais est-ce si inquiétant?
    Pouvait-on se poser le même genre de questions quand les premiers graffitis des hommes des cavernes ont été remplacés par des dessins plus élaborés?
    Puis par de vrais tableaux fignolés sur des toiles?
    Et plus tard, les tableaux, rendus désuets par la photographie, se limiter à n’être plus que des oeuvres d’art?
    Et en continuant… De la photo au cinéma, puis à la télé, et ainsi de suite…
    En ira-t-il de même pour l’écriture?
    Qui le sait?
    Devrait-on s’en inquiéter? S’en désoler?
    Qui le sait?
    C’est là, dirais-je, le premier mérite de ce travail:
    poser la question
    sans donner de réponse prétentieusement définitive.
    Et générer une saine perplexité…
    C’est ce qui permet aujourd’hui de dire bravo et merci.
    En ajoutant, de façon très sincère, qu’on a bien hâte de lire la suite.

  5. Huguette Dussault

    Les nouveaux scribes ?
    Malgré la scolarisation généralisée, l’écriture fout le camp. « Sa survie tiendrait (…) au fait qu’elle serait devenue professionnelle ». L’écriture efficace n’est effectivement pas à la portée de tous car elle suppose une constante inventivité pédagogique et s’appuie sur une vaste culture. La professionnalisation de l’écriture, planche de salut ? Peut-être bien. Mais comment ne pas s’inquiéter de la fracture potentielle entre l’écriture professionnelle et l’écriture populaire. Allons-nous vers une communication à deux vitesses, comme dans l’Égypte ancienne : l’écriture savante, apanage des scribes et l’écriture démotique simplifiée, celle du peuple, comme son nom l’indique.

  6. Juno

    Toutes ces observations me semblent pertinentes. Mais la dernière m’interpelle particulièrement. Chez les Égyptiens, la différence entre les deux écritures venait d’abord de leur graphie, secrète et sacrée pour l’une, utilitaire et voisine des autres langues proche-orientales pour l’autre; donc plus facile pour la communication de tous les jours.
    En ce qui concerne notre époque, nous nous dirigerions peut-être ausssi vers deux niveaux de langue écrite, l’une simplifiée au possible pour les échanges pratiques, l’autre réservée à l’expression des sentiments profonds.
    Mais on peut aussi prendre la question autrement. Évoluons-nous, comme au Haut Moyen-Âge, vers un latin déformée, mais commun, ou bien serions-nous sur une pente élitiste, comme au XVIIe siècle, alors qu’on opposait la langue du peuple à celle de la cour?
    En pratique, comment le rédacteur professionnel doit-il réagir quand on lui demande d’écrire en « populaire »… pas en joual… mais avec un vocabulaire minimal, imprécis, conventionnel, sous prétexte que les gens ne comprendraient pas une langue quelque peu évoluée?

  7. Ginette Hardy

    Comme une autre personne l’a fait avant moi, j’avais aussi pensé comparer le travail du rédacteur professionnel à celui du scribe égyptien. Possesseur d’un précieux savoir, ce dernier pouvait mettre à contribution son talent particulier dans de nombreuses sphères d’activité et ainsi rendre service à ses contemporains. Et pourtant, il n’avait pour instruments qu’un calame, une palette de bois munie de deux cavités, l’une pour son encre noire, l’autre pour son encre rouge, et un bout de papyrus (et encore! … car pour économiser la précieuse fibre, il pouvait n’utiliser qu’un éclat de calcaire en guise de brouillon…). Ainsi équipé, il faisait des miracles! Il pouvait autant rédiger des états de comptes, procéder à l’inventaire des biens d’un temple, copier une fable… que transcrire un chapitre du Livre des Morts sur le papyrus destiné à accompagner pour l’éternité un membre de la famille royale… dans son sarcophage. Selon les besoins, ou le  » public-cible », il utilisait un type d’écriture plus « populaire », l’écriture hiératique, (suivie plus tard par la démotique), ou un type carrément sacré, celui des hiéroglyphes. Le rédacteur professionnel, à l’horizon de 2020, avec sa maîtrise de la langue, et sa facilité d’adaptation aux différentes commandes de rédaction et aux divers niveaux de langue exigés se compare avantageusement au scribe de l’Antiquité…

  8. Micheline Lampron

    La rédaction professionnelle sauvera-t-elle l’écriture? Il est difficile de répondre à une telle question sans être un peu devin. Je pense simplement que les générations à venir feront de l’écriture ce que leur coeur leur « dictera » de faire, malgré et selon toutes les contingences qui existeront dans 10, 20 ou 30 ans. Si le coeur n’est plus à faire de la poésie, la poésie sera vouée à disparaître, sauf dans les âmes et dans les bibliothèques. Si le coeur n’est plus à bien écrire, parce que tous réussiront à communiquer dans un dialecte « webien », soit. Mais ce sera une très grande perte que la perte de cette richesse que les amants de la langue française se plaisent à cultiver en rédigeant des textes de qualité.

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